Europe : le renoncement plutôt que la protection

Publié le par François DAMERVAL

Si nous voulons un jour reprendre la main sur ce qui entre sur le marché européen, il n’existe que deux voies. La première consiste à renoncer à notre modèle social, environnemental et sanitaire, en acceptant une concurrence fondée sur le dumping et les bas coûts. La seconde, plus conforme à l’intérêt des Européens, est de fixer des critères objectifs pour garantir que les produits vendus en Europe respectent réellement les normes que nous nous sommes collectivement imposées.

C’est cette voie qu’avait choisie la précédente mandature en lançant l’un des ensembles réglementaires les plus ambitieux du Green Deal : le règlement sur l’écoconception (ESPR), le renforcement de REACH, la directive sur la responsabilité des entreprises dans les chaînes de valeur, la CSRD, la CS3D — et surtout le Passeport numérique des produits, qui doit entrer pleinement en vigueur à partir de 2027.

Ce passeport constitue une révolution discrète mais essentielle. Il permettra de suivre un produit de sa conception à son recyclage, de vérifier la transparence sur les substances chimiques, de s’assurer du respect des règles environnementales, de garantir la réparabilité, la durabilité et la conformité, et de responsabiliser enfin les importateurs lorsqu’un produit défectueux ou dangereux arrive sur notre marché. Autrement dit, il ne fait qu’imposer un principe simple : tout produit vendu en Europe doit respecter les règles européennes.

Ce sont les secteurs qui vont bien — ceux à haute valeur ajoutée, qui innovent, exportent et créent des emplois — qui ont soutenu ces réformes. Ils ont compris qu’il n’y a pas de compétitivité durable sans un cadre exigeant et clair. À l’inverse, les acteurs qui vivent de marges très faibles, une partie de la grande distribution obsédée par la baisse des prix « quoi qu’il en coûte », et leurs relais traditionnels, MEDEF et CPME, n’ont eu de cesse de combattre ces avancées.

Aujourd’hui, ces pressions trouvent un relais politique puissant dans l’alliance des droites au Parlement européen. Le cordon sanitaire a sauté. Les objectifs de protection des consommateurs, de lutte contre le dumping environnemental et de responsabilité des entreprises dans les chaînes de valeur sont balayés au nom d’une prétendue « simplification ». La CS3D est fragilisée, la CSRD rabotée, l’ambition du Green Deal revue à la baisse. Et derrière ces reculs, un gagnant : les plateformes qui prospèrent grâce à l’absence de règles. Shein, Temu, Alibaba et consorts voient s’effacer les contraintes qui devaient enfin créer des conditions de concurrence loyale.

La prochaine cible est déjà désignée : le Passeport numérique des produits, pourtant indispensable pour empêcher le marché européen de devenir le réceptacle de marchandises impossibles à tracer, non conformes ou fabriquées dans des conditions sociales ou environnementales indignes. On le qualifiera d’« excès de normes », avant de tenter de l’enterrer.

C’est cela, le paradoxe européen : au moment où le reste du monde renforce ses exigences — des États-Unis au Canada en passant par l’Asie — une partie de l’Europe choisit de se désarmer elle-même. Nous nous tirons une balle dans le pied en laissant nos entreprises, qui respectent les normes, affronter des produits qui ne respectent rien. Là où nous avions un exemple concret d’Europe qui protège, nous nous retrouvons avec une coalition qui détruit ce patient travail.

On ne construit pas une puissance en renonçant à ses standards. On ne prépare pas l’avenir en sacrifiant l’ambition environnementale, sanitaire et sociale au profit d’une vision à courte vue. L’Europe sera forte si elle assume ce qu’elle est : un espace où la concurrence n’est pas la jungle, où le consommateur est protégé, où l’économie ne prospère pas sur le dos de l’environnement et des droits humains.

Renoncer à cela, ce n’est pas simplifier. C’est s’affaiblir. C’est abandonner ce qui fait notre force.

Et c’est prendre le risque, demain, de n’être plus qu’un marché ouvert aux produits des autres, sans capacité d’en fixer les règles. Une Europe spectatrice. Une Europe vulnérable.

Il n’est pas trop tard pour choisir l’autre voie — celle de la protection, de la responsabilité et de la souveraineté. Celle qui permettrait enfin à nos citoyens et à nos entreprises de ne plus subir, mais d’être protégés. Et d’être respectés.

 

Couverture : Effondrement du Rana Plaza, le 25 avril 2013 à Savar au Bangladesh. AP Photo / A.M.Ahad

Publié dans Union européenne, RSE

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